Deux ans aujourd’hui qu’il me manque, et je me demande quand cette petite danse se terminera.

Oh, jamais, probablement. Disons, quand je l’apprivoiserai. Quand je la laisserai dévider la lente chorégraphie qui est la sienne.

Aussi loin que je me souvienne, et malgré mes vœux les plus ardents, je ne crois pas avoir jamais été une bonne danseuse. Mon corps m’a toujours trop embarrassée pour ça. Trop lourd, trop gauche. Je crois que je n’ai jamais vraiment su me positionner dans l’espace. Des kilos en plus, des kilos en moins, et je suis définitivement perdue. Je ne sais pas quel espace j’occupe exactement.

Et dans cette petite danse intime, c’est la même chose, je crois. J’aimerais suivre mon chemin en dansant sur le fil, agile et gracieuse funambule.  Sauf que si le chemin est aussi étroit qu’un fil, il n’est pas suffisamment tendu pour danser dessus.

On dirait plutôt une pelote contre laquelle mon chat se serait acharné. Un vrai sac de nœuds. Comment suis-je censée y voir plus loin que le bout de mon nez ? Surtout en passant de temps en temps dans le noir. Trois pas en avant, trois pas en arrière, comme on chantait quand on était petits. Je ne sais pas où finit le chemin du deuil et où commence celui de ma vie, du premier jour du reste de ma vie. Oui, encore lui.

En fait, je me rends bien compte qu’il est idiot de vouloir les dissocier, tant ils font partie l’un de l’autre. Ils sont liés, entremêlés. Et comme tous deux sont de vrais sacs de nœuds, certains jours, j’ai juste envie de sortir mon épée et trancher ce nœud gordien.

Alors, j’avance, je recule. Je m’arrête et m’interroge. Je m’élance avec toute la grâce dont ce corps handicapé de l’espace est capable dans la belle ligne droite qui parfois s’offre à moi, quand soudain, un énorme rocher (à moins que ce ne soit une patte de chat), qu’il ait pour nom doute, peur, tristesse ou colère, s’effondre devant moi, manquant de me ratatiner le nez et de m’écraser les orteils.

J’interromps ma course avec la  grâce d’une ballerine ayant soupé au MacDo juste avant sa grande première. Je n’ai pas d’autre choix que de goûter cette peur ou cette tristesse pour savoir si je vais avancer malgré tout en me collant à elle, quitte à ce qu’elle me paralyse un moment. Ou bien si finalement, je vais la contourner et faire des détours fabuleux, chercher une autre ouverture, parce que là, non, je ne vais pas pouvoir, c’est au-dessus de mes forces. Même si je sais bien que finalement, je n’aurai pas d’autre issue que d’en passer par là, tout terrifiant que ce soit.

Parfois, aussi, je n’ai pas d’autre choix que m’arrêter et faire une pause. La foule des supporters m’encourage, je sens bien qu’elle est là, derrière moi, à m’envoyer ses bonnes ondes. Je sens quelquefois le doute la gagner. Elle se demande ce que je fabrique. Sauf que moi, j’ai besoin de reprendre mon souffle et de me demander quel chemin je vais prendre. C’est que ces supporters, tous bienveillants qu’ils soient, ne voient pas ma piste de danse, mon chemin-fil, comme moi je la vois. Et je ne leur en veux pas, car moi non plus, je n’ai pas une image complète de la leur.

On aimerait que le chemin du mariage, de la parentalité, de la création d’entreprise, ou encore du deuil soit une ligne droite, mais en vérité, c’est une pelote de laine, invisible aux yeux des autres, avec laquelle le chat est encore en train de jouer. Et nous, pauvres funambules, avançons dans le noir avec toute la bravoure dont nous sommes capables.

Il serait vain de croire que nous allons dépasser toute peur ou toute tristesse, définitivement.

PLUS JAMAIS FÂCHÉ ! PLUS JAMAIS ANGOISSÉ ! PLUS JAMAIS TRISTE ! Belle utopie.

Mais saurons-nous jamais ne plus nous mettre en colère contre la bêtise du monde ? Cesserons-nous jamais de craindre qu’il arrive malheur à ceux qu’on aime ? Et ceux qui ont disparu de notre vie, viendra-t-il un jour où ils ne nous manqueront plus ?

Non, bien sûr que non.

La seule chose que nous puissions faire, c’est apprivoiser tous ces obstacles sur notre chemin, apprendre à vivre avec eux. À vivre autour des gouffres qu’ils laissent parfois en nous.

Qui sait, peut-être nous offriront-ils un peu d’équilibre quand nous danserons sur notre fil ?

Publicités

4 réflexions sur “Danser sur le fil

  1. C’est vrai ça, que tous les chemins sont des pelotes de laine.
    Mais finalement… c’est comme ça que c’est intéressant
    (ou alors il n’y a que moi qui n’aime pas les choses droites 😉 )

    J'aime

  2. Très beau et juste texte, comme d’habitude. Et un titre que je te piquerais bien pour mon roman en cours… si tu m’autorises ! Merci en tout cas pour ces mots qui dansent eux aussi dans ma tête ! 🙂

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s